Wednesday, March 18, 2015

L’Immobilité dans les classes sociales françaises chez Marivaux

Il n’est pas difficile de repérer un portrait fiable des classes sociales dans Le Jeu de l’amour et du hasard. À l’examiner de près, on voit bien des critiques au centre de l’intrigue. Là, il se trouve les quatre personnages principaux dans un désordre qui rompt les convenances de l’époque. Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, né à Paris en 1688, a commencé sa carrière littéraire vers la fin de la vie de Louis XIV, dit le Roi Soleil. À cette époque-là, la splendeur de la monarchie française est déjà en déclin. En plus, le statu quo d’une société française traditionnelle est en train de se bouleverser. Apparue en 1730, Le Jeu de l’amour et du hasard rencontrait un grand succès, solidifiant la renommée de ce Français qui est bien connu pour avoir créé le style du Marivaudage et qui a défié l’établissement contemporain. Dans cette analyse de la pièce, on essaiera de préciser les apparitions subtiles de la classe sociale française à travers la scène, en tirant quelques extraits significatifs qui marquent un changement graduel de l’esprit français social du temps. Finalement, afin de formuler une thèse cohérente, on comparera la scène de cette œuvre à la réalité de l’époque par faisant référence à l’histoire de l’époque elle-même.

Pierre de Marivaux par Louis-Michel van Loo (1707-1771)

De la pièce
           
Elle commence avec Silvia et sa servante, Lisette, qui sont en pleine discussion. Le sujet porte sur le mariage. Monsieur Orgon, le père de Silvia, a décidé en avance d’arranger une rencontre pour sa fille et son prétendant qui s’appelle Dorante. Les deux célibataires viennent d’un milieu confortable, ce qui leur accorde quelques avantages. Mais, au vu d’un manque de titre de noblesse chez Monsieur Orgon, il lui convient de marier sa fille. Silvia possède, de son côté, une image désabusée de l’institution du mariage. Elle révèle la rumeur qu’une connaissance souffre mal sous le joug d’un mari méchant et cette rumeur lui suffit pour soupçonner la chimère de l’amour. Elle ne veut point avoir part à ce mode de vie. Aussi, façonne-t-elle un projet secret pour se déguiser à la rencontre de Dorante. Elle veut sonder le vrai caractère de cet homme sans qu’il sache qu’une future épouse l’observe. Comment se comportera-t-il dans son élément ? Le rebondissement vient quand Dorante, lui, a la même idée.

Image by Bertall from Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux, Théâtre complet. Paris: Laplace, Sanchez et cie, 1878. PD-1923. 

            Les deux échangent leurs rôles bourgeois pour ceux de leurs serviteurs et le public se rend complice de la ruse avec Monsieur Orgon et son fils Mario. Lisette et Arlequin, tous les deux de naissance roturière et dévoués à leur maîtres, consentent au jeu sans hésitation. Cependant, après un certain temps, Lisette s’inquiète que ses charmes vaincra le cœur d’Arlequin qu’elle pense être Dorante. Pendant ce temps, Silvia daigne d’admirer la bonne volonté de Dorante qui se déguise en tant que valet. Il courtise bien cette nouvelle femme de chambre qui déteste les manières d’Arlequin. Monsieur Orgon se tait pendant toute la pièce comme un Cupidon magnanime. Il rassure Lisette en lui disant de se saisir bien du cœur d’Arlequin. Il sait que son astuce ne nuira pas à l’amour courtois de deux domestiques. Il va de même pour Silvia et Dorante.
            Il est amusant de voir ces personnages qui entreprennent des combines pour arriver à un bon dénouement. La fin heureuse donne l’impression que le monde demeurera toujours en règle. Les quatre principaux personnages finissent par trouver un époux, mais la pièce dévoile subtilement des sentiments contestataires, de petits germes d’agitation. Elle sert d’un contexte parfait pour examiner l’incertitude d’une fixité structurale des classes sociales d’une France au dix-huitième siècle.

L’immobilité des classes en 1730
Jusqu’en 1789, il éxistait en France trois « états », c’est-à-dire trois classes sociales qui divisaient la population française. Le premier état était composé du clergé. Le deuxième état, c’était la noblesse (sauf le roi). Le tiers état comprenait ceux qui n’appartenaient pas aux deux autres groupes, à savoir la bourgeoisie et les paysans. « Le modèle tripartite formulé au dixième siècle par Adalbéron de Laon reste en vigueur sous l'Ancien Régime. Les trois ordres correspondent à trois fonctions : il y a ceux qui prient, ceux qui font la guerre et ceux qui travaillent. […] L'appartenance au clergé ou à la noblesse est assortie de privilèges » (philisto.fr 2012). 
On ne veut pas laisser penser que la mobilité entre les classes n’existait point. Par exemple, « la société d'ordres de la France d'Ancien Régime laisse des possibilités d'ascension sociale puisque par la vénalité (vente) des offices, tout roturier fortuné peut devenir un membre du second ordre du royaume » (philisto.fr 2012). On ne fait usage de mot « l’immobilité » que pour mieux démontrer la difficulté qui est associée au mouvement sur l’échelle sociale. Quoique son métier ne soit pas mentionné dans le texte, on imagine que Monsieur Orgon fait partie de la bourgeoisie. À titre d’exemple, il possède les moyens d’embaucher une domestique. À cette époque aussi, la dot d’un mariage reste toujours banale. Chez la bourgeoisie :

« Les dots des filles dépassent rarement 6.000 livres. […] C’est seulement dans la haute bourgeoisie (négociants, gens de finance, hommes de loi fortunés) que le mode d’existence se transforme dans la seconde moitié du dix-huitième siècle. […] À Paris même, — Besnard le remarque aussi —, la moyenne et la petite bourgeoisie vivent fort simplement ; le luxe est réservé à la noblesse, aux financiers, aux gros négociants » (Sée 1946, 141-142). 

            Autrement dit, la conduite de Monsieur Orgon se conforme aux règles du jour. Il veut que sa fille soit mariée avec un homme qui convienne à son rang à elle. Dans le premier acte, Mario donne un aperçu de ces règles de l’Ancien Régime en parlant au soi-disant Bourgignon, serviteur de Dorante. Mario : Votre serviteur, ce n’est point encore là votre jargon, c’est ton serviteur qu’il faut dire. Cette façon de parler en utilisant le vouvoiement, qui existe toujours de nos jours, a été critiquée durement pendant la Première République. Les sans-culottes ont voulu qu’une égalité soit établie entre le serviteur et son maître.
            Peut-être que le défi le plus choquant de la pièce survient de la bouche de Monsieur Orgon. Malgré le mariage arrêté de Silvia, ce qui semble être hors de question d’annuler, il y a un air de libéralité dans les propos de Monsieur Orgon. Il explique ses sentiments ainsi : Dans le dernier voyage que je fis en province, j’arrêtai ce mariage-là avec son père, qui est mon intime et mon ancien ami, mais ce fut à condition que vous vous plairiez à tous deux, et que vous auriez entière liberté de vous expliquer là-dessus ; je te défends toute complaisance à mon égard. La remise en question d’une institution ancienne se voit par cette réplique. Sans ambiguïté et sans malentendu, la coutume du mariage arrangé est raillée. Il continue en disant : Si Dorante ne te convient pas, tu n’as qu’à le dire, et il repart.
            Considérée comme acquise aujourd’hui dans un monde après la deuxième vague du féminisme, la liberté du choix conjugal n’était pas toujours à la mode. On se demande si Marivaux a eu l’intention d’introduire une progressivité sociale dans la scène ou voit-on simplement un fantasme bénin ? Le premier semble plus vraisemblable. La bonté de Monsieur Orgon envers Lisette, aussi, laisse croire que de nouveaux genres de penser étaient en train de s’insinuer dans la pièce, d’où la conscience sociale. Monsieur Orgon voudrait qu’elle éprouve un bonheur conjugal à son tour. Dans ce geste, devine-t-on une occasion de la mettre sur un pied d’égalité avec Silvia ? Un tel paysage, opprimé déjà pendant quelques siècles par les autorités, devient mûr. L’éclairage des Lumières ne deviendra que plus brillant dans les années qui viennent.
Pour riposter à cet idéalisme révolutionnaire, on considéra un écrit très pragmatique d’un certain La Beaumelle, écrivain protestant, publié pour la première fois en 1751 :

« Un prince peuplera son Royaume en facilitant le mariage au paysan, à l’ouvrier, et au soldat, et en faisant respecter la foi conjugale aux Courtisans, aux Gentilshommes et aux riches Négociants. Il facilitera les mariages en encourageant l’industrie ; il fera respecter cette union en étendant l’empire des mœurs et en affaiblissant celui du libertinage. En Allemagne, l’esclavage des paysans éteint l’industrie et les familles. En France, le ridicule jeté sur l’amour légitime, […] l’asservissement à la mode qui fait de la fidélité une vertu du vieux temps, ont banni les mœurs » (La Beaumelle 1752, 201).

Évidemment, l’Europe subissait une pénurie de population au milieu du dix-huitième siècle, ce qui donne une raison tangible de faciliter un mariage entre les classes inférieures (Lisette et Arlequin). Est-elle une coïncidence entre l’œuvre de Marivaux et la réalité de l’époque ? Elle est étrange de voir le parallélisme, quoi qu’il en soit.

Le zèle pour l’ascension
            Un incident curieux se déroule dans la dernière scène de la pièce. Quand les travestissements s’enlèvent, juste avant une conclusion achevée, Arlequin se réjouit d’avoir trouvé une admiratrice. Arlequin, à Lisette : De la joie, Madame ! Vous avez perdu votre rang, mais vous n’êtes point à plaindre, puisque Arlequin vous reste. À laquelle elle répond avec : Belle consolation ! il n’y a que toi qui gagnes à cela. Sans aucun doute, Lisette parle avec l’air déçu. Elle, qui a été naguère maîtresse de la maison, est redevenue domestique de peu importance. Il va sans dire qu’elle a goûté les plaisirs de la naissance privilégiée. Mais, voilà la mise en règle de cet univers historique. Les rangs élevés, bien qu’à la portée a priori, se tiennent au loin. La pièce se termine sur la déception, de n’avoir pas réalisé un nouveau mode de vie.
            Environ 1730, la société française a été bien consciente de la façade d’un ascenseur social rapide. Dix ans plus tôt, la France a éprouvé une crise économique déclenchée par la bulle spéculative de la Compagnie des Indes sous la gestion de John Law, d’où est venu le Système de Law:

« Pour bien se rendre compte du caractère de cette vaste et complexe entreprise, il ne faut pas perdre de vue que Law est avant tout un financier. II a présenté son Système au Régent comme un moyen d'éteindre la dette et de remplir les caisses de l'Etat; il ne considère la régénération économique de la France que dans la mesure où elle peut augmenter le rendement des impôts. […] Ainsi donc, par son but, par le caractère et les procédés de Law, le Système est une entreprise surtout financière, et c'est la Banque, le crédit, la monnaie, l'exploitation des impôts, les émissions nouvelles d'actions et de billets qui en constituent les plus importants objets » (Girard 1908/1909, 24-25).

Le problème avec cette Compagnie, qui s’est rapprochée de la ruine complète, c’est qu’elle a été une compagnie de commerce et de traite avant l’arrivée de Law. Des actionnaires, encouragés par le succès de la Louisiane, par exemple, et avides de gain, ont trop spéculé.
Il existe deux gravures bien connues de l’époque qui relatent le zèle précédent et la colère suivante d’une baisse à pic. L’une déclare : Cette FOLIE a pour devise deux têtes, dont l’une jeune et riante marque le beau côté des actions (parts d’une société). L’autre vieille et accablée de chagrins en marque la suite, par la sentence latine qui signifie – Le chagrin suit souvent une belle apparence. Dans la gravure, on s’aperçoit un ange qui livre des actions de compagnie à la cohue en bas. À l’arrière-plan, le diable se cache derrière un nuage en faisant des « bulles ». Au premier plan, deux spéculateurs se battent violemment sur la Rue Quincampoix. En ce temps-là, cette rue serait l’équivalent d’une Wall Street américaine en plein air, mais avec une atmosphère plus sordide. Au lieu d’acquérir une astuce pour s’enrichir facilement, après la faillite et la démission de Law, on a subi une grande perte d’argent. Pire encore, l’État français a installé une augmentation des impôts pour sauver la Compagnie (britannica.com).

Rue Quincampoix en l'année 1720 : [estampe] par Antoine Humblot (16..-1758)


Conclusion
            En 1730, l’Europe a été au milieu d’un virage philosophique, on peut même dire une scission philosophique. Il est peu probable que Marivaux ne l’a pas ressenti. D’un côté, la progressivité exigeait une remise en question de l’ordre social et ce sont les intellectuels qui menaient le combat. De l’autre côté, la prise de la monarchie et ses partisans s’affermit. « Leurs déclarations de plus en plus véhémentes d’absolutisme royal les a fait apparaître insensibles, peu compatissants, dictatoriaux – en un mot ‘despotique’. Un abîme a commencé à s’ouvrir entre l’intérêt du roi et ce qu’a été perçu comme l’intérêt de la nation » (Blanning 1995, traduction de l'auteur).
            Il n’est pas facile de nier que Le Jeu de l’amour et du hasard met de l’huile sur le feu idéologique. À la surface, elle est une continuation de la tradition théâtrale. Mais, cette œuvre ajoute un brin d’instigation, une nuance d’altération. Ce sont les vents du changement qui soufflent. Il se peut que ce dramaturge particulier ait remarqué l’occasion pour changer les avis. Sous le couvert d’un divertissement, quand le loisir détend les esprits, l’artiste a eu la possibilité d’introduire une nouveauté. Ce qui n’a pas été vu auparavant ou ce qui n’a pas été considéré peut maintenant devenir plus qu’un moment de rire. Autrement dit, la pensée frivole a l’occasion de devenir une considération sérieuse. Après la séance, il se peut qu’on y réfléchisse. Et après cela, qui sait ? Si le système ne veut pas se modifier, on devra le modifier de force.
            Néanmoins, une révolution sociale à grande échelle ne viendra pas avant plusieurs décennies. Pour le moment, la structure du système est resté immuable. La préciosité de Marivaux affirme que les règles établies jouissent encore d’un statut important dans la société. Son affectation du langage, qui respecte les convenances  contemporaines, se retient d’un caractère flagrant. On ne doit pas considérer cette pièce comme l’égal de Candide, cet écrit étant une critique dure de la philosophie de l’optimisme. Malgré la complexité du jeu, les célibataires trouvent l’amour, même s’il n’était pas tellement souhaité. Cet amour triomphe de la dot et des rangs. De plus, le hasard du jeu reste intact au travers du complot de Monsieur Orgon. Son optimisme est indéfectible parce qu’il croit que la fin sera heureuse. Un tremblement de terre n’est pas encore arrivé, ni sur la scène, ni en France. Mais, les présages sont clairs.

Œuvres citées

Belisaire. “La société française d'Ancien Régime.” Philisto. 27 Oct. 2012. Web. 8
May 2014. http://www.philisto.fr/cours-118-la-societe-francaise-d-ancienregime.html

Blanning, T.C.W. “Louis XV and the Decline of the French Monarchy.” History Today. n.d. Web. 9 May 2014.  http://www.historytoday.com/tcwblanning/louis-xv-and-decline-french-monarchy

Girard, Albert. “La réorganisation de la Compagnie des Indes (1719-1723).”  Revue d'histoire moderne et contemporaine (1899-1914) No. 1 (1908/1909) : 5-34. Print.

La Beaumelle, Laurent Angliviel de. Mes pensées. Berlin, 1752. Print.

Marivaux, Pierre de. Le Jeu du l’amour et du hasard. Éditions Larousse, 2006. Print.

“Mississippi Bubble.” Encycloædia Britannica. n.d. Web. 9 May 2014. http://www.britannica.com/EBchecked/topic/385600/Mississippi-Bubble

Sée, Henri. La France économique et sociale au XVIIIe siècle. Paris : Librairie Armand Colin, 1946. Print

No comments:

Post a Comment